Où se cueille l’étrange

 

“Jʼessaie de montrer une réalité que personne ne voit. Non pas des choses qui nʼexistent pas, mais des choses invisibles. Peu mʼimporte quʼelles soient vraies ou fausses, ce qui compte, cʼest la manière de les faire voir.”

Rainier Lericolais

 

Que traque le trait d’Antoine Ronco, si ce n’est la part invisible qu’évoque Rainier Lericolais ? Tapie dans l’énergie d’un faisceau de ligne, ou dans la vie et vibration autonome d’un objet, cette dimension du réel affleure partout dans ses dessins d’après nature, un caractère d’étrangeté que l’artiste capture dans l’observation rationnelle comme dans l’auto-hypnose légère, lorsque l’esprit est là sans y être et peut se déprendre des conventions.

Cette graphie habitée, rétive aux retouches, Antoine Ronco la met parfois au service d’espaces domestiques assez banals, des chambres et des lieux de vie qu’il saisit souvent en plongée, pour étaler l’espace et y faire entrer le plus d’objets possibles, quitte à le voir ployer. On note clairement chez l’artiste une attirance pour le débordement contenu, pour ce qui glisse vers la densité et courtise le pli. La chambre d’étudiant qu’il met en scène dans Overlook confirme cette affection pour les capharnaüms saturés, amas de livres en équilibre instable, vêtements bouchonnés et objets en tous genres éparpillés au sol. De subtils aménagements du réel sont perceptibles ici et là, de minces failles de fiction où l’étrange s’immisce : la tapisserie reprend le motif de la moquette de l’hôtel Overlook dans le film Shining, l’extrémité d’une jambe surgit d’une pile de vieux papiers et les emballages alimentaires perdent leurs logos rassurants… Autant de lignes de fuite vers le fantastique, que cette prolifération quasi-autonome suggère, que la vacillation lancinante du trait confirme. Autre espace, autre vertige prolifère : lorsqu’Antoine Ronco arrive à Pontmain, il joue pleinement le jeu de la résidence et part en quête d’un sujet local. La casse du village retient son attention, pour son brutal charisme à la fois chaotique et extrêmement composé. Sur le motif, il travaille par assemblage, carton à dessin et feuilles sur les genoux, puis recolle ultérieurement ces fragments sur Photoshop. Dans l’espace d’exposition, il investit le plus grand des murs pour déployer au feutre Posca cette concentration en format XXL. De loin, la masse foisonnante évoque un nuage ou rappelle les circonvolutions complexes d’un cerveau. De près s’imbriquent inextricablement tondeuses et voitures, tuyaux et frigos, coffres et claviers, fatras de cables et débris non identifiables. Antoine Ronco préserve la spontanéité d’une graphie tremblée, qui fouille dans chaque rebut le relief cabossé et lui injecte une forme d’énergie : un bourdonnement visuel. L’attention est captée au fil des lignes qui bouleversent les échelles, aplatissent les volumes, et s’agrègent parfois à la limite de l’abstraction. Quête exploratoire du paysage, le wall drawing d’Antoine Ronco choisit ainsi de ne pas choisir : entre ordre et chaos, lisibilité et illisibilité, présence et absence de l’humain, il prend tout. Cette dernière problématique — la présence-absence de l’homme — revient sensiblement dans la série des Potagers que l’artiste prolonge en résidence. Parcelles de nature et culture, sphères privées et publiques, les potagers sont de petits territoires paradoxaux où se lit en creux la personnalité de ceux qui les façonnent. L’artiste s’empare des multiples facettes du sujet — naturaliste, sociologique et architectural : s’il inventorie les réseaux de veines et de nervures, le pullulement interne des lignes inscrites dans une feuille de chou ou l’entrelacs virtuose de tiges de graminées, il cerne tout autant l’architecture imposée au végétal, la domestication verticale induite par les tuteurs et les pots suspendus, la margelle horizontale qui combat l’invasion. L’analogie qu’il développe entre espaces potagers et tombes laissées en déshérence éclaire encore la nature du projet : évoquer l’entre-deux, mélange de maîtrise et de laisser-faire, de rituel et d’abandon, de carpe diem et de memento mori. Dans la sobriété du noir et blanc, la profusion s’écrit avec finesse et légèreté, en suspens sur la feuille de papier — symptôme d’un monde flottant dont la vie secrète s’entraperçoit, optique et hypnotique. Aux confins du réel,à la lisière du visible, là où se cueille l’étrange.

Eva Prouteau

 

Texte d’Eva Prouteau extrait du catalogue d’exposition Résidence 2011, Centre d’art de Pontmain